Peindre la lumière

Monsieur Athanase guidait avec fermeté ses élèves de CM2 dans les galeries du musée du Louvre. Peu de temps à perdre, mes camarades de classe regardaient les toiles comme on feuillette rapidement un livre d’histoire de l’art. Seul instant de pause, la salle Mollien abritant les peintures françaises du 19ème siècle, sans doute la période préférée de l’instituteur.
Quelques copistes étaient disséminés devant les toiles d’Eugène Delacroix ou Théodore Géricault. J’avais remarqué qu’un des copistes ne reproduisait pas fidèlement la toile mais étalait ça et là des taches de couleurs. On reconnaissait vaguement la peinture plagiée. Bravant ma timidité, je m’approche de l’artiste et lui pose une question :

– Vous peignez quoi ?

– Je peins la lumière du tableau.

Etienne Choubard

Petit retour au milieu des années 90. 1996 plus précisément. Via mes premières connexions internet, on me propose d’exposer mes travaux photographiques (du Sous Warhol) dans une petite salle à Paris. L’organisateur me demande de rédiger le cartel qui va accompagner mes images. Pour décrire mes œuvres, j’avais envie d’un joli texte. Hélas, autodidacte, je ne connais personne dans le monde merveilleux de l’art contemporain. Pas de Catherine Millet, ni de Paul Ardenne pour décrire mon parcours artistique. Une idée me traverse l’esprit. Et si j’inventais un critique d’art qui me soutiendrai corps et âme !! Un nom me vient tout de suite à l’esprit. Il s’appellera Etienne Choubard.

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J’ai enfin un critique d’art à moi tout seul. Il me fallait ensuite des textes et des citations. L’idée était de désacraliser l’art en une phrase. Après différents essais, je choisis « L’art c’est n’importe quoi et c’est tant mieux. » Citation d’Etienne Choubard prononcé en 1986. Je rédige mon cartel ainsi :

« Lors d’un vernissage, un journaliste interrogea le fameux critique d’art Etienne Choubard sur les travaux de bobig, il répondit ceci « Bobig ? je ne connais pas mais je reprendrais bien des petits fours. »

« L’art c’est n’importe quoi et c’est tant mieux » – Etienne Choubard – 1986

Lors de l’exposition, j’imaginais le sourire des visiteurs lisant le cartel. Finalement j’ai été très déçu. L’ambiance était sérieuse et chacun lisait le texte puis regardait l’image, en prenant un air détaché. A cet instant précis, en 1996, j’ai réalisé que mon œuvre n’était pas l’image photographique mais le petit cartel collé à côté.  Suite à cette exposition, j’ai d’ailleurs jeté l’ensemble des photographies à la poubelle (une vingtaine de format 50 X 70 encadrés).

A force de poster cette citation et de mettre en avant mon critique d’art, ce dernier a fini par exister à travers le réseau. j’ai le souvenir d’un étudiant en art qui m’a demandé la bibliographie du critique d’art et si ce dernier avait d’autres citations. Certains me demandaient son mail perso. Pendant un moment, j’avais même créé un blog où je postais des textes d’Etienne Choubard – des copiés collés de différents textes qui formaient un gloubli boulga conceptuel.

20 ans plus tard, l’influence de ce fameux critique d’art sur mes travaux est toujours aussi forte. Mieux, il est devenu mon avatar pour facebook, twitter et mon blog officiel.

Bobig & la liberté de créer

Mon petit parcours artistique trouve certaines résonances avec l’art de certains peintres. Le plus évident est Matisse. Non pas pour le style mais pour cette citation que j’apprécie particulièrement et qui rejoint la démarche que je pratique depuis maintenant plus de 20 ans. En effet, comme il le propose , j’ai un emploi qui me permet de créer avec une entière liberté.

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A Russell Warren Howe lui demandant en 1949 ce qu’il ferait s’il était un jeune peintre aujourd’hui, Matisse répondait :

« Si j’étais un jeune peintre,je prendrais un métier comportant un salaire et ainsi je serais indépendant et pourrais peindre en toute liberté. Mon art n’en souffrirait pas. Si je faisais de la mauvaise peinture, si je décorais des biscuits de Noël, là oui, mon art en souffrirait, mais employé de banque ou charger les trains de marchandise ferait au contraire très bien l’affaire. »

(in Henri Matisse – Ecrits et Propos sur l’Art- Collection Savoir- Ed. Hermann ).